Clémentine Bossard
A Sion, le Musée d’art du Valais met chaque année un atelier à disposition d’une ou d'un artiste tout juste diplômé de l’EDHEA dans le cadre du Prix Résidence Brigitte Mavromichalis - Musée d'art du Valais. Bénéficiant d’un accès indépendant, il peut aller et venir à sa guise dans son atelier et les espaces extérieurs.
Installée depuis septembre 2025 dans l'atelier situé dans l’enceinte du Musée d’Art du Valais à Sion, Clémentine Bossard se consacre au travail de la peinture et du texte, explorant l'articulation entre les deux. «A la suite d'un workshop avec Marcelline Delbecq, j'ai commencé à tisser tous ces textes éparses que je rédige afin de révéler mon propre langage», témoigne cette artiste aux multiples vies.
Diplômée de l'EDHEA en juin 2025, Clémentine a reçu dans la foulée une résidence de dix mois en reconnaissance de la qualité de son travail de Bachelor. Laurence Schmidlin, directrice du musée, se félicite de ce choix. «Clémentine fait preuve d'une grande maturité. Depuis son diplôme, elle a réalisé un travail impressionnant.»
L'artiste savoure cette belle opportunité. «C'est un réel plaisir de disposer de temps, d'un espace, de quelques outils, ainsi que d'un budget de production pour développer mon travail. Ces conditions me permettent un total lâcher-prise, sans pression.» Pour elle, cette transition est importante. «Pour une ou un artiste fraîchement diplômé, c'est difficile de passer du cadre de l'école – où l'on bénéficie d'un accompagnement, de laboratoires, de matériaux, etc. – à quasi plus rien. Grâce au Prix Résidence Brigitte Mavromichalis - Musée d'art du Valais, je peux mettre beaucoup de choses en place pour la suite.» Cela lui donne aussi l'occasion de vivre au mieux ce changement. «En étudiant dans une école d’art, on n'arrive pas toujours à produire parce qu'on reste dans notre tête à réfléchir à tout ce qu'on nous inculque. Je sens maintenant que tout se libère.»
En janvier 2026, Clémentine a été invitée à exposer sur le stand de l'EDHEA à Art Genève aux côtés de Zoé Schwyzer, également diplômée Bachelor en 2025. Une expérience qu'elle a appréhendée avec sérénité: «Je souhaitais présenter quelque chose de nouveau, mais ne voulais pas me focaliser entièrement sur ce rendez-vous. Je savais que, dans le cas où mes nouvelles peintures ne fonctionnaient pas, je pouvais toujours présenter mon travail de diplôme. Cette réflexion m'a aidée à ne pas me mettre trop de pression et à travailler posément sur le projet Art Genève, qui s'est fait tout seul.» Elle a ainsi réalisé et exposé deux toiles et plusieurs petites huiles sur papier. «C'était la première fois que je travaillais ce format, et cela s'est avéré très bénéfique. C'est un petit format, intime, qui m'a permis d'oser là où sur toile j'appréhende différemment. J'ai pu vraiment lâcher mon geste, laisser glisser le pinceau, barbouiller, gratter la peinture, expérimenter de nouvelles choses. Au final, le Salon a été une superbe opportunité et s'est merveilleusement bien déroulé.»
A présent, Clémentine cherche un Master qui lui conviendrait. En attendant, elle profite pleinement de sa résidence et de cette période de transition post-études. «J'ai pris toutes les choses que l'EDHEA m'a apportées puis me suis demandée: qui suis-je devenue avec tout ça?» L'école restant ouverte aux diplômées et diplômés pendant une année, elle compte notamment en profiter pour continuer à explorer les superpositions d'émaux en céramique. «C'est un autre lien de la couleur à la matière, à travers des matériaux qui se transforment avec le feu. Fascinant. Pour moi qui suis souvent dans des questions impliquant un lien avec l'eau, ce lien ambivalent m'attire. En réalité, il me faudrait dix-huit vies pour explorer tout ce qui m'attire!»
Et des vies, elle en a déjà eu beaucoup. Un séjour d'un an à Brisbane en Australie, avec sa famille, alors qu'elle est adolescente, lui fait prendre conscience des enjeux climatiques et faire connaissance avec la peinture aborigène et la photographie. A son retour, elle s'inscrit dans l'école de photo à Vevey. Son parcours se poursuit avec une résidence photographique de six mois dans le nord de la Russie, où son intérêt pour les questions climatiques continue d'infuser. Après une première expérience d'un an dans une école d'art suisse, elle se lance dans la photographie médicale, «que je voyais comme un moyen de rendre la photographie utile, pour le soin du corps». S'ensuit un grand road trip à vélo de la Suisse au Moyen-Orient, puis des mois au Sud-Est des Etats-Unis, toujours avec sa chambre photographique, à photographier des déserts. De retour en Suisse, elle choisit d'étudier les Arts visuels à l'EDHEA.
«J’ai souhaité venir en Valais car, en tant que Vaudoise, il représente un lieu de ressources et de moments d'évasion dans la nature, que je perçois aujourd’hui comme vulnérables. En effet, il devient difficile de trouver vraiment des moments à soi. L'humain est perturbé, à l'image de la nature, explique-t-elle.» Au-delà de l’écrin magique au pied des montagnes au soleil, l'offre pédagogique l'a séduite. «L'école propose de nombreux cours autour des questions anthropocène, des enjeux climatiques, des questions de normativité et d’oppression autour du corps qui m'intéressaient tout particulièrement. Mais si j'ai voulu étudier à l'EDHEA, c'est aussi pour sa structure, beaucoup moins rigide que ce j'avais connu jusque-là. Il y a une grande liberté de pensée et d'action qui m’a un peu déstabilisée au début, mais qui m'a été grandement bénéfique. J’ai tout déconstruit ici. Et puis j'ai enfin trouvé un écho avec toutes mes pensées émancipatrices. C'était un énorme travail.»
«Il y a une phrase qu'on entend souvent et que j'ai aussi déconstruite: il faut sortir de sa zone de confort. Quand on y pense vraiment, je ne connais pas de zone de confort. Ce monde est en alerte permanente et nous cherchons constamment des moments de calme. L'atelier est une véritable chambre à soi woolfienne, il me permet de digérer le monde, je suis comme dans le ventre de la baleine. A présent, conclut-elle, je ressens le besoin de m'ancrer dans la peinture. C'est une vraie épopée dans l'atelier, un voyage immobile. Une résidence de dix mois, c'est énorme, cela me permet enfin de déployer mon univers. Pour la suite, je verrai bien où cette épopée de la peinture m'emmène.»
Entretien réalisé en février 2026